fd3Mathilde le dit elle-même : « Je ne sais pas désaimer. » Alors elle les aime tous. Tous les hommes, dans la chanson qui donne son titre à son album. Et tous les sentiments, tous les sortilèges, tous les instants d’amour. Tous les grands standards qui dessinent, dans la chanson française, le parcours rêvé du cœur.

Car Mathilde n’est pas seulement une voix, une personne et un envol hors du commun ; elle est aussi de ces jeunes filles d’aujourd’hui qui veulent que tout soit là, à la fois, dans le creux d’une main – le vertige du premier regard, la détresse de l’abandon, le tressaillement du désir mutin, la tendresse complice, la moire sacrée du deuil, l’âcre douceur de la nostalgie…

Tout cela, c’est La Javanaise, Que reste-t-il de nos amours ?, Sous le ciel de Paris, Dis, quand reviendras-tu ?, L’Hymne à l’amour, mais aussi une chanson que l’on a beaucoup prétendue interdite aux jeunes oreilles et aux heures de grandes écoutes – Les Nuits d’une demoiselle, créé par Colette Renard pour braver les censures et les machismes de l’aube des sixties. Et puis les chansons qu’écrit Mathilde, comme justement Je les aime tous. Des chansons qui disent l’urgence d’écrire et de chanter en français : « Cette langue n’est pas seulement une connexion aux mots pour aller vers les autres ; c’est aussi une reconnexion à soi. Pendant des années, j’ai eu peur de ne pas savoir gérer mes sentiments et d’être bouleversée par les émotions en chantant en français. Quand j’ai enregistré, j’ai beaucoup pleuré. »

Certains l’ont connue dans les clubs et les festivals de jazz. Mais pour des millions d’autres, c’est la chanteuse rondelette de la saison 4 de The Voice, la plus belle voix, celle qui bouleverse avec ses interprétations de Barbara ou Charles Aznavour.

C’est d’ailleurs à ce moment que se dessine l’idée de cet album. Oui, c’est là que se joue l’idée de Je les aime tous, sublime écrin d’une voix bouleversante sur le velours d’un groupe de jazz idéal mené par la référence absolue du piano, Jacky Terrasson, avec à la trompette l’immense Stéphane Belmondo.

Il semble que l’on a fermé les yeux et que l’on a dit que ce serait à la fois débordant et retenu, fragile et sûr de soi, délicat comme une dentelle de neige sur la feuille au bout d’une branche et pourtant radieux comme un feu de soleil en plein août méridional. Un album au trait limpide et aux émotions touffues –la mélancolie, le bonheur, le désir, le doute, la félicité et, partout, l’amour qui déborde.

Évidemment, c’est un début ; mais aussi la résultante d’un beau parcours. Le commencement ? Les disques de la Callas et la furieuse envie de chanter comme elle. Alors, à sept ans, elle est en classe à horaires aménagés, deux après-midi par semaine au Conservatoire, plus le dispositif Opéra Junior à Montpellier. Impeccable discipline classique jusqu’au bac, mais toute la famille sort les guitares et chante Brassens les soirs de fête. Les autres jours, elle écoute Ferré avec maman… Deux ans à Londres pour apprendre l’anglais et le gospel. Dans l’Eurostar du retour, questions existentielles. « Ça a été une épiphanie. En arrivant, j’ai dit que je serai chanteuse de jazz. »

Alors ce sera Paris, en 2008. Travail fourni. Rencontre avec le guitariste Vladimir Médail, qui partage avec elle une approche du jazz… plutôt hétérodoxe. « Je suis la chanteuse qui swingue mais qui ne scatte pas. S’il n’y a pas de mots, je ne chante pas ; si je fais diboudida, je m’ennuie à mourir au bout de quatre mesures. »
Son album est le reflet de cette exigence, déjà remarquée chez les « jazzeux ». Parce que quand elle chante Cole Porter, c’est seulement après avoir décortiqué mot à mot le sens et l’intention de ses textes, trop souvent transformés en matériau abstrait par des vocalistes pressés.

Mathilde a de savoureux oxymorons pour dire ses exigences, comme quand elle lance : « Il faut être virtuose jusqu’au moment où l’on chante ». Et c’est bien ce qu’elle pratique : cinq heures de travail par jour, les serrages de boulons réguliers chez le professeur de chant et l’attention soutenue du coach vocal ; et, quand elle arrive au micro, l’émotion prend les commandes. Parfois, la voix épouse les épanchements du cœur, plie, se casse. Pour Dis quand reviendras-tu ?, à la fin de l’enregistrement, elle craque à la première prise. Terrasson trouve la voix encore un peu fragile à la deuxième prise. Eh bien c’est celle qu’elle garde. Pourquoi jouer à la poupée nickelée, à la superwoman à la voix d’acier ?

Quand elle aborde L’Hymne à l’amour a cappella, elle avance en sereine fragilité, dans un abandon consenti. Jacky Terrasson est assis derrière son piano. Alors que ce n’est pas prévu, il se glisse derrière elle, comme sur la pointe des pieds, pour la seconde moitié de la chanson qui devient un envoi à tous ceux qui aiment. Elle ne pleurera qu’après. On garde la première prise.

L’album a été enregistré en quatre jours, comme dans le jazz. Autour de Mathilde, donc, Jacky Terrasson, Stéphane Belmondo, son fidèle Vladimir Médail, la rythmique ouatée et précise de Thomas Bramerie à la contrebasse et Philippe Maniez à la batterie, et un bel invité brésilien, le chanteur et guitariste Marcio Faraco sur Une chanson douce et Que reste-t-il de nos amours ?

Au moment d’enregistrer, elle a douté, évidemment. « Chanter en français est une immense responsabilité, c’est se faire l’enfant de générations de gens qui ont écrit et chanté des choses merveilleuses. Moi, comme je n’ai pas écrit La Mémoire et la Mer, je me disais que je ne sais pas écrire. Il a fallu se mettre nue. Or, quand je chante du jazz américain, je suis toujours habillée – il y a le swing, il y a les cuivres… »

Cette nudité va magnifiquement à Mathilde, quand dans ses propres mots elle confesse son amour de l’amour ou chante ses peines de cœur. On retrouve en elle des émotions de Édith Piaf dans l’élégance de Blossom Dearie, des émerveillements à la Prévert qu’on feuilletterait dans The New Yorker, un éternel romantisme français dans la soie du bel aujourd’hui recommencé.

Elle les aime tous ? On n’aime qu’elle.

Photo : Servane Roy Berton.